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euROBIN : les défis de l’Europe pour construire une robotique souveraine

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Source de l’article : Sorbonne Université

À Bruxelles, le réseau européen euROBIN a réuni, début septembre au Parlement européen, des spécialistes de la robotique pour sensibiliser les parlementaires aux avancées du secteur et aux enjeux de souveraineté technologique.

Alors que les progrès de l’IA rapprochent les robots d’une véritable capacité d’autonomie et d’adaptation, de nombreux défis restent à relever pour passer de démonstrations prometteuses à des robots capables d’évoluer dans des environnements réels. Stéphane Doncieux, directeur de l’ISIR de Sorbonne Université, revient sur ces enjeux scientifiques, industriels et éthiques, et sur les conditions nécessaires pour que l’Europe transforme son excellence en robotique en véritable force technologique. 

Le réseau euROBIN 

euROBIN est un réseau européen d’excellence, réunissant une trentaine de partenaires autour de la robotique et l’intelligence artificiel financé par Horizon Europe. Son objectif est de fédérer des équipes de recherche, des universités et des entreprises européennes autour de plusieurs thématiques, notamment l’apprentissage, la création de connaissances et l’interaction humain-machine. 

Entretien avec Stéphane Doncieux

Quel était l’objectif des journées organisées par euROBIN au Parlement européen et pourquoi était-il important, pour Sorbonne Université, d’y participer ?

Stéphane Doncieux : Nous sommes à un moment charnière. Les recherches et développements en IA et robotiques sont susceptibles de créer des technologies qui vont profondément changer nos sociétés dans les années à venir. Les sociétés et états qui les contrôleront seront en mesure d’imposer leur vision de l’utilisation de ces technologies dans la société. Il est donc essentiel que l’Europe maîtrise ces technologies et fasse émerger des acteurs de premiers plan si elle veut garder la possibilité de faire des choix et non de subir ce qui lui sera imposé par les acteurs prépondérants. 

A travers cet événement, organisé au Parlement européen, les membres du projet euROBIN ont voulu sensibiliser les parlementaires européens à ce sujet et à la nécessité d’agir rapidement face aux investissements massifs de la Chine et des États-Unis dans la robotique. Il s’agissait également de montrer que l’Europe dispose d’une recherche académique de haut niveau et d’un tissu industriel prêt à prendre ce virage, même si ces avancées sont parfois moins visibles médiatiquement. L’enjeu était donc d’encourager la mise en place, à l’échelle européenne, des conditions nécessaires pour accompagner cette transition en s’appuyant sur les outils et les pratiques propres à l’Europe.

Sorbonne Université est un membre du réseau euROBIN. Nous contribuons à différents sujets, de l’apprentissage en robotique à la robotique sociale et à l’éthique. Il était donc important que nous prenions part à cet événement.

Lors de ces journées, on a vu des robots capables de réaliser des tâches complexes dans des environnements réels. À l’ISIR, vous travaillez sur la capacité des robots à s’adapter à des situations qui n’ont pas été complètement anticipées par leurs concepteurs. Qu’est-ce qui manque encore aujourd’hui pour passer d’un robot qui sait réaliser une démonstration à un robot véritablement autonome ?

S. D. : En robotique, une démonstration peut être très trompeuse. Elle montre ce qu’un robot est capable de faire dans un contexte bien précis, mais elle ne dit rien de ce que le robot sera capable de faire dans un contexte ne serait-ce que légèrement différent. Un exemple simple : si vous souhaitez montrer un robot qui vide un lave-vaisselle, vous pouvez le programmer pour qu’il range les couverts par des gestes préprogrammés, qui s’appuient sur la connaissance de la position exacte de la vaisselle à ranger et de leur emplacement de destination. En voyant ce robot agir, on peut avoir l’impression qu’il sera capable de vider n’importe quel lave-vaisselle, mais en pratique, ce ne sera pas le cas, en tout cas pas sans qu’une équipe d’ingénieur ne le reprogramme. Lorsque l’on voit un humain faire ce genre de tâche, on sait très bien que s’il ou elle sait le faire dans un cas particulier, il ou elle saura le faire dans d’autres situations, c’est ce qui nous pousse à penser qu’il en sera de même pour un robot.

Cette question de la généralisation d’un comportement à des situations imprévues est un des grands défis de la robotique. Il est abordé de différentes manières qui chacune permet de s’adapter à des conditions plus ou moins variées et plus ou moins inconnues, mais pour des robots puissent être vraiment utiles sur des tâches non triviales, il est nécessaire d’aller plus loin et même de donner la capacité aux robots d’acquérir de nouvelles compétences, pas forcément des compétences complexes, même des choses simples comme dévisser le bouchon d’une bouteille, passer un coup d’éponge ou mettre une clé dans la serrure et ouvrir une porte. Ce type de compétence peut s’avérer nécessaire sans qu’il soit possible de l’anticiper.

On parle beaucoup aujourd’hui de l’IA générative et des grands modèles de langage, mais un robot doit aussi comprendre le monde physique, manipuler des objets et tenir compte des conséquences de ses actions. Est-ce que, selon vous, le prochain grand saut de l’IA passera nécessairement par son incarnation dans des robots ?

S. D. : Oui, c’est effectivement une des limites des modèles basés sur le langage uniquement. Même s’ils ont progressé sur ce point, les modèles basés sur le langage peuvent faire des erreurs « physiques » que des humains ne feraient pas. C’est ce qui fait dire à Yann Lecun, l’un des pères de l’IA, que l’apprentissage de modèles du monde est une étape essentielle pour faire avancer les travaux sur l’IA, et ce même s’il n’est pas question de robotique.  

A l’ISIR, nous travaillons sur cette question selon plusieurs approches complémentaires. Tout d’abord en cherchant à doter les robots de compétences sensori-motrices élémentaires comme saisir des objets. C’est une compétence qui semble triviale et dont on dispose depuis notre plus tendre enfance, pourtant cela reste aujourd’hui un défi en robotique. C’est le paradoxe de Moravec, les IA peuvent résoudre des tâches que bien peu d’humains peuvent résoudre (écrire une démonstration mathématique sous la forme d’un poème, gagner au jeu de Go face à des champions de la discipline), pourtant elles ne peuvent pas résoudre des tâches à la portée d’enfants en bas-âge. Donner aux robots la capacité à développer de telles capacités, en utilisant le sens du toucher et en étant capable d’interagir avec des humains sont nos recherches les plus prometteuses sur ce sujet.

A Bruxelles, l’un des messages forts était de transformer l’excellence européenne en leaders industriels de la robotique. À l’ISIR, vous travaillez sur le transfert des méthodes d’apprentissage vers des applications réelles. Pensez-vous que ces travaux pourront à terme être déployés dans l’industrie ou chez les particuliers ?

S. D. : Concevoir des robots qui pourront répondre à des commandes vocales pour accomplir un ensemble de tâches simples devient possible. Dans le projet européen PILLAR-robots, nous avons connecté les méthodes développées sur la saisie d’objets et la manipulation d’objets articulés à des modèles de langue. Le robot peut ainsi modifier son comportement à partir de consignes en langage naturel, sans être reprogrammé. Cela permet aussi d’utiliser les connaissances implicites incluses dans le modèle de langue. Par exemple, un couteau ne sera pas saisi de la même manière selon qu’il doit servir à couper un objet ou être tendu à une personne. Ce sont des connaissances difficiles à encoder explicitement, mais que les modèles de langue intègrent déjà.

Les robots peuvent maintenant se déplacer de plus en plus efficacement et nous approchons donc du moment où ils vont pouvoir agir. Cela va être une percée majeure, qui va ouvrir de nombreuses perspectives dans de multiples domaines, que ce soit dans l’industrie ou chez les particuliers. Le déploiement de tels robots soulève néanmoins de nombreuses questions : comment s’assurer que ces robots seront suffisamment sûrs et que leur comportement ne pourra pas être détourné par des personnes mal intentionnées ? Les questions légales et éthiques sont vertigineuses. Comment s’assurer qu’un robot agit d’une façon qui est acceptable pour nous en évitant les comportements inacceptables. A l’ISIR, nous avons plusieurs projets qui abordent cette question essentielle. C’est le cas du projet Ada-Collab, coordonné par Mehdi Khamassi et qui regroupe 28 partenaires européens. Son objectif est de développer des robots alignés avec les exigences réglementaires et les enjeux éthiques.

Si la régulation en matière d’IA peut parfois complexifier les développements technologiques, elle constitue une force en offrant un cadre destiné à prévenir les dérives. Les conséquences de technologies comme l’IA générative ou la robotique pourraient être considérables. Il est donc préférable d’anticiper leur régulation plutôt que d’attendre que des dommages surviennent pour intervenir.

L’événement euROBIN portait aussi un enjeu de souveraineté technologique. Si vous deviez identifier aujourd’hui une ou deux priorités scientifiques et industrielles sur lesquelles l’Europe doit absolument investir pour ne pas rater la prochaine révolution robotique, lesquelles seraient-elles ?

S. D. : Les robots reposent sur de nombreuses technologies, mais deux dimensions sont aujourd’hui particulièrement déterminantes dans les développements actuels : leur capacité à agir dans le monde physique, grâce à des moteurs et à une source d’énergie embarquée suffisante, et leur intelligence logicielle, qui leur permet d’interpréter leurs perceptions, de décider du comportement à adopter et de le traduire en commandes motrices adaptées. La course n’est pas terminée sur ces dimensions et de nouvelles innovations vont très certainement apparaitre dans ces domaines. Il est important pour l’Europe de contribuer et de développer ses propres composants dans ces domaines pour assurer sa souveraineté. 

La prochaine révolution sera probablement autour des capteurs, notamment tactiles, et de leur exploitation. Les robots actuels en sont très peu dotés, or il a été montré que sans le sens tactile, nous perdons beaucoup de notre dextérité. Investir dans ces différentes technologies permettrait à l’Europe de rester dans la course tout en préservant sa souveraineté. Elle dispose pour cela d’un atout majeur : sa capacité à faire collaborer des chercheurs et chercheuses issus de nombreux pays. C’est un énorme défi. euROBIN a, d’ailleurs, mis en place des « coopétitions », des compétitions coopératives, où le but n’était pas de gagner seul mais de travailler ensemble, d’échanger des briques technologiques pour atteindre un objectif ambitieux. C’est la grande force de l’Europe qui est probablement sous-estimée. Cela contribue à créer un écosystème riche et varié qui peut faire la force de l’Europe dans un contexte où la résilience devient aussi importante.

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Contact scientifique à l’ISIR : Stéphane Doncieux, Professeur des Universités


Publié le 10/09/2026